LES CARRIÈRES DE SAINT-JUVAT

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LES CARRIÈRES DE SAINT-JUVAT

Message  Linda le Ven 13 Mai - 19:25

LES CARRIÈRES DE SAINT-JUVAT


C'était il y a longtemps, bien avant que ne fût construit le barrage de Rophémel sur la Rance. À l'époque, il n'y avait pas encore de chemin de fer, et seules quelques routes étaient pavées, celles qui allaient de Dinan à Rennes et de Dinan à Saint-Malo, en particulier. Mais les autres étaient plutôt des chemins de terre dans lesquels s'embourbaient les chars lorsque les pluies d'automne avaient détrempé le sol. À cette époque-là, donc, il y avait, dans la paroisse de Saint-Juvat, qui domine la vallée de la Rance, un homme du nom de Boutin qui possédait plusieurs champs, et parmi eux, ceux qu'on appelle encore aujourd'hui les Pâtures Boutin.

Chaque matin, le bonhomme Boutin faisait le tour de ses champs pour voir où en était sa récolte, car il était très soigneux et ne laissait rien au hasard. Et, chaque matin, il constatait avec déplaisir que l'herbe de ses pâtures avait été broutée et foulée. Il commençait à trouver la chose étrange, car aucun de ses voisins n'aurait eu l'audace de faire venir ses troupeaux sur ses terres. Mais en observant plus attentivement les marques laissées sur le sol, il comprit enfin que c'étaient celles laissées par une seule vache. Il interrogea ses voisins, et plusieurs d'entre eux lui affirmèrent qu'ils avaient souvent vu le soir une vache qu'on ne connaissait pas pour appartenir à quelqu'un du pays.

Le bonhomme Boutin, qui soupçonnait quelque traîtrise, décida d'en avoir le cœur net : un jour, vers la fin de l'après-midi, il se cacha soigneusement dans un buisson, au milieu de ses champs. Il attendit patiemment, et, alors que le soleil disparaissait à l'horizon, il vit une vache blanche et noire, comme toutes les autres, mais plus grande et plus belle, qui arrivait dans l'une de ses pâtures et qui se mettait à brouter avec voracité la belle herbe verte qu'il mettait tant de peine à faire pousser. Après avoir hésité un moment, il s'approcha en silence de la vache et parvint à la saisir par la queue. Mais la vache ne semblait guère disposée à se laisser prendre : elle se mit à trotter, et Boutin avait beau faire à essayer de la retenir, elle s'en allait toujours plus loin, comme si elle était attirée par une force surnaturelle. Et pourtant, il ne voulait pas lâcher prise et tenait toujours solidement l'animal, essayant de l'apaiser par la voix et de la faire s'arrêter. Rien n'y fit, et la vache entraînait toujours le bonhomme là où elle voulait aller. Boutin se disait qu'il n'avait jamais vu de vache aussi robuste et aussi rapide que celle-là, mais il s'entêta, car il voulait savoir dans quelle étable elle aboutirait.

Elle l'emmena à l'autre bout de ses pâtures. Brusquement, près d'une haie, un trou s'ouvrit et la vache s'y précipita, entraînant l'homme avec elle. Quelque peu décontenancé, mais ne lâchant pas la queue de la vache, Boutin se vit à l'intérieur d'une magnifique salle qui avait tout l'air d'être un palais : et là, autour de lui, étaient rassemblés des gens vêtus de beaux habits, qui festoyaient à la lumière de torches et de chandelles qui étaient suspendues à la muraille. Le bonhomme n'en eut aucun doute : il venait d'entrer dans le palais des fées, dans ce domaine souterrain où elles s'étaient réfugiées depuis que les prêtres les avaient chassées en aspergeant d'eau bénite les champs et les prairies. Ainsi donc, elles s'étaient réfugiées dans ces grottes, non loin des humains, et elles en profitaient pour faire paître leur vache sur ses propres pâtures. « Voilà qui est bien malhonnête, se disait le bonhomme Boutin, car c'est moi qui fait pousser l'herbe et ce sont ces gens-là qui en profitent. Cela ne se passera pas aussi facilement. On me doit un dédommagement. » Et, en regardant autour de lui, il vit des choses magnifiques, des monceaux d'or et d'argent et de la vaisselle toute ruisselante de lumière.

Les fées l'avaient entouré et le regardaient avec bienveillance. Il lâcha la queue de la vache et celle-ci s'en alla dans un recoin de la salle où elle disparut. Boutin se sentit tout à coup fort mal à l'aise sous les regards de ces gens. Qu'allait-il donc lui arriver ? Il savait que les fées avaient des pouvoirs mystérieux et qu'elles pouvaient en user contre lui.
- Que viens-tu chercher ici ? demanda l'une des fées s'en avançant vers lui.

Il commença à bredouiller, mais se reprit assez vite. Puisque la fée s'était adressée à lui sans colère apparente, il devait lui répondre aimablement.
- Je viens seulement vous demander mon dû, dit-il enfin. Cela fait des semaines que votre vache broute l'herbe de mes pâturages : il est juste que vous me payez le dommage causé à ma récolte.
- Nous ne sommes pas malhonnêtes, répondit la fée. Il est normal que tu aies des compensations pour le tort que nous t'avons causé. Combien veux-tu ?
Boutin hésita : s'il demandait trop, il risquait de mécontenter les fées, mais, en voyant tant de richesses accumulées, il en venait à penser que ce qu'il demanderait ne serait pas grand-chose pour des gens qui possédaient d'incroyables richesses. Certes, il ne les priverait guère. Mais il avait quand même quelques scrupules, car, après tout, la vache ne l'avait pas mené à la ruine.
- Vous pouvez bien me donner une mesure d'argent, répondit enfin le bonhomme.
- Bien volontiers, dit la fée. Mais nous n'avons pas de mesure ici. Va donc en chercher une dans ta maison et reviens ici. Nous te la remplirons d'autant d'argent qu'elle pourra en contenir.

Le bonhomme Boutin ne se le fit pas répéter deux fois. Il rebroussa chemin et sortit du château des fées. En courant, il se précipita vers sa maison. Là, il se munit de la plus grande mesure qu'il put trouver et, toujours en courant, retourna au bout de ses pâtures, tout émoustillé à l'idée qu'il allait être riche. Hélas ! le trou qui menait au palais des fées était bouché, et Boutin eut beau arpenter tout son terrain, il n'en trouva pas la moindre trace. Il se demanda s'il n'avait pas rêvé, mais comme il ne revit jamais plus la vache sur ses pâtures, il fut convaincu qu'il était allé réellement chez les fées, mais que celles-ci lui avaient joué un bon tour. Alors, pendant le reste de ses jours, il fouilla la prairie, la bouleversa en tous sens et creusa des galeries. Mais il ne put jamais retrouver l'entrée du palais des fées. En revanche, il mit au jour des carrières de sablon, et ce sont les premières qui furent exploitées dans le pays.
Tréfumel (Côtes-d'Amor)


Ce conte, recueilli vers 1880 par un correspondant anonyme de Paul Sébillot, et publié par lui dans son Folklore de la Haute-Bretagne, fait partie d'une longue série de récits qui tentent d'expliquer l'origine des mines et des carrières, série commune à tous les pays, où l'on voit les trésors souterrains gardés soit par le diable, soit par des puissances surnaturelles. Le schéma de base remonte très loin dans le temps, et aussi dans la mythologie : chez les Grecs, Pluton-Hadès, maître des Enfers, était le « riche », celui qui dispose des trésors de l'Autre Monde. Chez les anciens Celtes, la croyance est bien établie à propos des palais souterrains des dieux qui recèlent d'incroyables richesses. Le mythe est ici lié a une réalité : la présence dans les tertres mégalithiques d'objets précieux qu'on disposait auprès des défunts, et que traquaient sans scrupule les paysans des siècles passés. Mais l'intention moralisatrice n'est pas absente, puisque la découverte d'une carrière ou d'une mine à exploiter est une richesse bien matérielle et bien réelle.


Livre : Contes et Légendes des Pays Celtes de Jean Markale.
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Message  Mélany le Sam 14 Mai - 14:04

Je ne la connaissais pas cette légende-ci, merci Linda de me l'avoir fait découvrir ! I love you
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Re: LES CARRIÈRES DE SAINT-JUVAT

Message  Linda le Sam 14 Mai - 20:07

De rien, je vais fouiner pour en éditer d'autres. study
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Re: LES CARRIÈRES DE SAINT-JUVAT

Message  Mélany le Dim 15 Mai - 14:55

Génial ! cheers
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